Alys est assise à côté de moi.
Je suis derrière le volant de Frida (pour ceux
qui n’ont pas suivi, Frida, c’est notre
coccinelle rouge). Je me concentre donc sur la route,
évitant ces cruels dos d’ânes, qui
surgissent comme poussent les mauvaises herbes sur une
pelouse. A croire que des compétitions d’installation
de dos d’âne sont organisées dans
tout le Mexique. A qui la victoire ? Celui qui en aura
installé le plus, celui qui aura fait le plus
haut, le moins visible ou le plus dangereux ? Je
n’en sais rien, mais ces TOPES, comme ils les
nomment sur les rares panneaux, sont de vrais dangers
pour celui qui ne les voit pas. Ne pas les voir, je
vous assure, ça vous fait vibrer les vertèbres
et regretter pendant quelques minutes les belles routes
européennes. Pendant ce temps, ma belle copilote
féminine se penche sur notre guide et lit rapidement
toutes les informations susceptibles de nous intéresser.
Et c’est là que l’on rencontre l’imprévu...
"La sécurité dans les hauteurs du
Chiapas est sujette à caution depuis le soulèvement
zapatiste de 1994, en raison de tensions tout à
la fois politiques, religieuses et sociales [...] à
l’heure où nous rédigeons ce guide,
des tensions subsistaient dans certains villages [...]
blablabla où eut lieu le massacre d’Acteal
en 1997. Dans tous les cas, si vous voyagez en individuel,
renseignez vous sur les questions de sécurité
avant votre départ et rentrez toujours avant
la tombée de la nuit [...] mieux vaut ne pas
s’engager seul dans des régions peu fréquentées
ou sur des pistes isolées."
Certes, on aurait pu se moquer de tous ces renseignements.
Mais il se trouve que tout ce qu’il ne fallait
pas faire, et bien nous le faisions... comme dans un
mauvais film d’horreur... La nuit tombait. Nous
ne savions rien de la situation politique actuelle et
des Zapatistes. Et ce mot massacre ! Et puis il y avait
aussi ce chapitre sur les contrôles militaires.
Ah oui...les autorités mexicaines... Déjà
un changement de pneu avec l’arrivée de
policiers corrompus avait été pénible
(pour s’en débarrasser), alors passer un
contrôle militaire en pleine nuit qu’est
ce que cela serait ?
J’ai commencé à m’imaginer
la scène de combat tarantinienne, à la
"Kill Bill", moi, le super héros libérant
Alys des mains de vingtaine de psychopathes militaires ?
À moins que ce soit Alys qui me sauve ?...Bref,
nos esprits commençaient à s’échauffer...
Qu’allait-il nous arriver et surtout allions nous
arriver là où nous voulions ? Fallait-il
passer une route moins périlleuse ou bien simplement
abandonner l’idée d’aller à
Palenque ?
Frida a tranché pour nous.
Menaçant de tomber en panne, elle nous a conduit
vers une route peu fréquentée, alors que
la route principale menait elle aussi à Palenque.
Réparée de manière inespérée
par un garagiste qui passait par là, elle repart,
et nous avec.
Le soleil se couche. On passe à coté d’un
petit cimetière, dont les tombes sont comme des
petites maisons colorées, qui se reflètent
dans l’eau du lac qui le borde. Superbe.
Mais quand même, ce cimetière et la nuit
qui arrive, ça vous pose une ambiance.
Il fait totalement nuit maintenant, et nous avons parcouru
déjà une bonne partie du chemin. Toujours
concentrés, nous fixons attentivement le chemin
obscur (pas d’éclairage sur la route, bien
sûr). On essaye d’éviter les topes
et les animaux suicidaires.
Puis, au loin, des lumières rouges. Ce sont des
voitures qui freinent. Nous freinons aussi, méfiants,
et nous avançons doucement. On distingue ensuite
des silhouettes et un homme qui agite une torche électrique.
Il nous fait signe de nous mettre sur le bas-côté
de la route.
C’est le genre d’ordre militaire qui ne
se refuse pas : à cinq mètres de
là, d’autres militaires se tiennent prêts,
armés, et tendent une ficelle qui peut déclancher
des clous, pour crever les pneus et bloquer les véhicules.
A noter que seule la voiture transportant des « gringos »
(nous), est arrêtée pour contrôle.
J’ouvre la fenêtre, l’homme s’approche,
il est jeune, il fixe sa lampe sur nos visages et nous
demande d’éteindre le moteur. Alys et moi
sommes sur nos gardes. Il une arme à la main
et nous demande d’allumer la lumière à
l’intérieur. Manque de pot, Frida n’a
pas ce luxe là. Je suis déjà content
qu’elle ait des lumières à l’extérieur !
Le militaire nous questionne, non, nous ne sommes pas
américains, et rien que par cette réponse,
nous remontons dans son estime. Il ouvre la porte, regarde
les sacs, demande les passeports. Je tchatche pour le
distraire un peu, j’essaye de lui poser des questions
avant qu’il ne m’en pose. Il se prend au
jeu, il répond et oublie de faire son travail,
qui consiste en fait à dépister le trafic
de drogue dans cette partie du Mexique. Les minutes
s’écoulent. Enfin, il nous fait signe de
partir.
On arrivera tard dans la nuit à Palenque. Mais
sains et saufs ! |